Pensée confinée

Aujourd’hui, je voudrais pouvoir te parler, échanger avec toi sur cette situation si particulière que nous vivons. Je ne sais pas si tu aurais toutes les réponses, je ne sais pas…

Dès les premières heures de ce confinement, j’ai pensé tout de suite (et c’est la première fois que cela m’arrivait) : « je suis contente qu’ils n’aient pas à vivre ça, je suis contente qu’ils ne soient plus de ce monde ». Après tant de souffrances et de luttes, je ne sais pas comment vous auriez vécu celle-là; ce confinement extraordinaire, cette privation de notre liberté d’aller et venir pour vous protéger, nous protéger tous. Je suis sûre que vous auriez été raisonnables, par respect pour le travail et les sacrifices des gens de l’ombre, des travailleurs discrets mais essentiels: de l’éboueur au médecin, de la caissière à l’infirmière, du facteur au routier, du boulanger à l’agriculteur. Vous étiez tellement attachés aux Autres, au respect de chacun, à la reconnaissance des plus faibles.

Tu étais viscéralement attaché à la nature, au soleil qui fait pousser les fleurs, à la terre à cultiver, tu aimais sortir et profiter de l’extérieur, sans doute en réponse aux nombreuses années que tu avais passé sous terre, pour extraire le charbon. Je ne sais pas comment tu aurais vécu cette privation… Cette période vous aurait aussi certainement rappelé de mauvais souvenirs, sans les dépasser; vous qui aviez connu les horreurs de la guerre, vous qui vous faisiez un devoir de nous transmettre les valeurs apprises pendant cette période: le partage, l’entraide, la solidarité. Voir les gens se ruer dans les supermarchés pour les dévaliser sans penser aux autres, faire des stocks de papier toilette, vous aurait certainement fait crier… J’entends vos voix me dire qu’on aura toujours les mêmes problèmes, que le monde n’apprend pas, que le monde n’entend pas, que le monde apprend et puis oublie aussi vite.

Vous aimiez rire, malgré tout, même quand la vie ne fait pas de cadeaux, quand elle te donne un coup au ventre tellement fort, que tu penses, un instant, que tu ne pourras pas t’en relever. J’entends ta voix qui chante, tes mains qui tapent en rythme, battant la mesure, ton sifflement toute la journée, véritable baromètre de ton état. J’entends sa voix, ses mots de réconfort.

Je ne sais pas comment vous occuperiez vos journées, confinés. La radio le matin, pour entendre un peu d’accordéon et chanter, la préparation du repas fait de riens pour un résultat toujours délicieux au final, les infos à la télé pour vous tenir au courant avec un bon café, puis la sieste, repos des braves qui ont beaucoup travaillé toute leur existence durant et un jeu pour finir l’après-midi. Vous aimiez tellement jouer; aux cartes, au Scrabble (même si tu inventais des mots et qu’elle te laissait faire !), au petit bac. Je suis sûre que vous auriez joué… et parlé aussi, parce que je vous ai toujours entendu parlé, même le soir quand la porte de votre chambre était fermée. J’entends encore vos chuchotements, ceux du soir où vous aviez dormi chez moi à Paris, comme deux adolescents amoureux, avec leurs secrets bien gardés. 

Vous auriez aussi sans doute peur de l’attraper le Coronavirus; toi avec ton diabète, ton bout de poumon en moins; elle, avec son hypertension et son épuisement caché. Mais je pense que vous auriez surtout peur pour nous, car vous ne vouliez pas nous voir partir avant vous. Ce n’était pas dans la logique, dans votre logique. Les vieux avant les jeunes, toujours. 

Votre présence me manque tant, même si je n’ai qu’à faire appel à mes innombrables souvenirs pour vous faire revenir l’espace d’un instant. Un mot, une chanson, une anecdote, une image, une valeur. Je ne suis pas triste en écrivant ces quelques lignes. Je mesure la chance de vous avoir eu dans ma vie, d’avoir tant partagé avec vous, d’avoir tant appris de vos expériences, de vos vies, de vos vérités. Il n’y avait aucun sujet tabou avec vous, pas de jugements irréversibles. On parlait de tout, de rien mais on parlait toujours.

Je suis sûre que vous m’auriez confortée dans le fait de garder espoir, de garder le moral car vous étiez toujours positifs et bienveillants avec moi. Vous auriez dit que ça allait passer certainement, qu’il faudrait en tirer les conséquences car les gens qui réfléchissent ne sortiront certainement pas indemnes de cet épisode. Et puis, la vie reprendra comme elle le fait, à chaque fois, après chaque coup du sort. Elle devient alors plus forte que tout, la seule bouée à laquelle se raccrocher, la seule lumière au sortir de l’obscurité, le seul espoir qui nous transcende.

2 réflexions sur “Pensée confinée

  1. Melicot dit :

    Sublime, je suis si touchée, tes mots sont si justes et forts.
    Ce confinement me permet de voir qui sont les vrais. Ceux qui manquent qu’ils soient partis ou présents, ceux qui ont les mêmes valeurs, ceux qui seront toujours présents et tant encore.
    Je suis heureuse d’avoir lu ton article aujourd’hui, j’avais besoin de lire tant de beauté.

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